Montreuil : après l’expulsion d’un squat le 30 juillet
Par Patrick Petitjean
Prévue depuis des semaines, mais survenant au lendemain des déclarations guerrières de Sarkozy, l’expulsion d’une cinquantaine de personnes d’une maison occupée à Montreuil a suscité des réactions curieuses, prenant la municipalité comme cible, bien davantage que Sarkozy lui-même.
Depuis novembre dernier, plusieurs familles (roms) occupaient une maison vide avenue Wilson à Montreuil. Une procédure judiciaire, engagée par le propriétaire, avait abouti, il y a plusieurs semaines déjà, à une décision d’expulsion. Les familles avaient été averties quelques jours à l’avance de l’imminence de l’expulsion. Elle a eu lieu le vendredi 30 juillet.
Une double légitimité s’affrontait : celle de familles mal logées qui squattent, celle d’un propriétaire qui veut récupérer son bien. C’est fréquent. On peut préférer la première, mais cela ne permet pas de contester les raisons d’une expulsion. Ce qui est scandaleux, mais habituel, c’est qu’une expulsion se fasse sans relogement : la Préfecture, qui expulse, ne remplit pas ses obligations légales. Une cinquantaine d’adultes et d’enfants s’est retrouvée à la rue.
La cible, c’est qui?
Cette expulsion d’un squat de Roms a provoqué une nouvelle polémique sur certains sites (Indymedia, Bakchiche) et blogs (Bernard Langlois, de Politis, etc)… où la municipalité de Montreuil a été prise pour cible, bien davantage que Sarkozy. Triplement surprenant.
En premier, la municipalité a une politique positive d’accueil les Roms,
La ville avait rempli ses obligations : scolarisation des enfants, rétablissement de l’eau (passant outre le fait que la demande en avait été « présentée » sous forme d’une occupation de locaux administratifs par des « soutiens » avec agressions contre le personnel communal présent), et enlèvement des ordures.
Dans leur grande majorité, les réactions des riverains étaient hostiles au squat… et à la mairie accusée de ne pas faire pression pour obtenir l’expulsion. Elles étaient soutenues, voire attisées, par deux segments de l’opposition municipale, le député avec ses amis du comité des citoyens, et le groupe d’ex-socialistes ayant quitté la majorité municipale au printemps dernier.
Bernard Langlois mérite une mention spéciale. Il s’en prend explicitement à la « majorité municipale ». Pour mieux dédouaner son ami le député (ex-maire, battu en 2008), qui est venu le 30 juillet au matin, au moment de l’expulsion, apporter son soutien aux riverains et aux forces de police ? Ce qui ne manque pas de cohérence avec son billet de mars 2008 où il regrettait la défaite du maire sortant et qualifiait la nouvelle majorité comme étant « de droite ». Langlois persiste dans l’erreur.
En second, la municipalité fait sa part de travail, en mettant sur pied des villages d’insertion, à la mesure de ses moyens
Suite à l’incendie d’un grand squat il y a juste deux ans, la ville a mis en place, avec la participation de l’État et du conseil régional, une MOUS (maîtrise d’oeuvre urbaine et sociale), concernant 358 personnes réparties dans 2 villages d’insertion provisoires (c’est encore des caravanes) et un squat. Sur la base d’un « contrat d’insertion », cela permet d’assurer le suivi de la scolarisation, le droit à la santé, l’aide à la recherche de travail. Il faut rappeler qu’une des causes de la précarité des Roms est la discrimination sociale et économique dont ils sont victimes (en tant que citoyens roumains ou bulgares) de la part de l’État qui leur refuse le droit au travail, au contraire des autres citoyens européens.
C’est peu, c’est sans doute perfectible, cela porte des contradictions : le système a inévitablement sa part de contrôle social. Mais c’est le moyen de combattre les discriminations, un chemin vers le « droit commun » des populations mal logées, un premier pas vers une insertion durable en France. Cela ne va donc pas sans difficultés de toutes sortes, y compris l’hostilité d’une partie des habitants trouvant que la municipalité en fait trop pour les Roms. La seule alternative actuelle à ces villages, en l’absence de logements durables (comme pour les milliers de demandeurs de la ville), c’est de condamner les Roms à l’errance de squats en bidonvilles. C’est ce que faisait l’ancienne municipalité.
FR3 (Île de France) a fait un reportage fidèle samedi 31 juillet dans un des deux villages de Montreuil.
Avec 358 personnes, c’est la MOUS la plus importante de France concernant des Roms, c’est largement plus que les quelques dizaines de personnes concernées habituellement. C’est donc un effort considérable, très critiqué par les deux microfractions municipales mentionnées plus haut et les nostalgiques de l’ancien maire. Aucune ville ne fait le même effort, proportionnellement à ses moyens.
Pourtant, non seulement la municipalité est considérée comme responsable de la situation de tous les Roms de la ville, et appelée à leur trouver à tous un logement durable, ou à mettre des terrains à leur disposition, mais elle est accusée par Bakchiche, le NPA et quelques autres de choisir ses « bons » Roms (ceux de la MOUS) au détriment des autres. C’est une manière fort méprisante de parler des Roms qui sont engagés dans un contrat d’insertion. Ces villages d’insertion sont qualifiés de « camps monstrueux », de « camps de surveillance où sont parqués les Roms », de « parcs ethniques », et référence au nazisme est même faite par Bakchiche..
En troisième, on oublie Sarkozy
Cette expulsion du 30 août a eu un impact d’autant plus fort qu’elle venait après celle des Roms du camp du Hanul (le plus grand et le plus ancien du département) quelques semaines avant, et suivait de peu les déclarations guerrières de Sarkozy contre les gens du voyage et les Roms, annonçant 300 expulsions de camps et squats. Elle a été vécue comme le premier passage à l’acte d’une politique d’expulsions massives, y compris du territoire, pour les Roms.
Dans ce cadre, une expulsion, même légale, par la Préfecture, sans relogement des expulsés, prenait un sens particulièrement grave, et aurait dû susciter une convergence des réactions contre Sarkozy. Comme on disait à une époque pas très lointaine, il faut savoir distinguer l’ennemi principal et les contradictions secondaires. Là, ce fut le cas, le jour même, du premier communiqué des « soutiens » des expulsés, mais très vite, sur les blogs précités, l’ennemi principal est devenu la municipalité, et Sarkozy presque oublié. Plutôt que de demander à l’État de reloger les expulsés, c’est à la ville qu’on demande de reloger tous les Roms de la ville. Pourquoi seulement ceux-là ? Sans parler des fantasmes qui circulent sur les blogs comme quoi « les élus étaient restés enfermés dans la mairie, les cars de CRS stationnant devant le bâtiment » (repris sur le blog de Langlois) au soir de l’expulsion.
Pour le fun, je ne peux m’empêcher de reproduire la réaction du Parti Communiste Marxiste Léniniste Maoïste (cela existe de nouveau) sur son site après la dénonciation de Sarkozy par Dominique Voynet lors de sa conférence de presse du samedi 31 juillet : « C’est à un acte typiquement social-démocrate de piraterie politique auquel on peut assister. Et des gens comme Voynet pourraient organiser la solidarité, mais ils n’ont ni l’envie, ni la culture, et ils méprisent le peuple en qui ils n’ont aucune confiance (contrairement à l’État bourgeois, bien entendu). Voynet est une social-démocrate : au lieu de lancer un appel internationaliste à l’échelle du peuple, elle joue du populisme par rapport à l’État… Et encore une fois sur le dos des Roms ! Les Roms sont clairement victimes du fascisme, et la social-démocratie n’est qu’une autre facette de la même médaille réactionnaire ! ». Le « classe contre classe » des années 1930 est de retour.
Et maintenant
Les positions et propositions de la municipalité ont été exposées par Dominique Voynet lors de la conférence de presse du samedi 31 juillet a matin, qui a donné lieu au reportage sur France 3, puis dans des interviews pour France info et France inter.
Elle a dénoncé les amalgames de Sarkozy entre immigration et délinquance, la « déchéance morale du Président de la République » et son irresponsabilité. Concernant l’expulsion du squat à Montreuil, « Ces familles ne choisissent pas, en général, de se rabattre sur des squats, encore moins dans des camps de fortune. L'Etat a l'obligation de trouver des solutions de relogement lorsqu'il expulse, il ne peut pas se reposer sur les villes » a-t-elle expliqué. Sans contester les raisons de l’expulsion, elle a considéré que, pour la Préfecture, il était « illégitime de ne pas offrir de solution pérenne de relogement aux familles expulsées ».
La ville n'a ni les terrains, ni les maisons susceptibles d'héberger, même de manière précaure, des groupes de mal logés. Elle ne peut non plus accepter des occupations de maisons présentant de graves risques de sécurité (menaces d'effondrement : une maison squattée est sous le coup d'un arrêté de péril éminent). C'est à l'État de trouver des hébergements, provisoires et durables.
Une solution très provisoire pour les familles expulsées a été trouvée sur le stade de foot Alfred Wigishoff, à la Boissière, près des réservoirs d’eau du SEDIF. Un terrain municipal. Pour des raisons humanitaires, la municipalité n’a pas demandé l’expulsion, mettant les familles à l’abri de la Préfecture. Elle a laissé accessibles les vestiaires pour l’accès aux sanitaires, pour que les personnes puissent se laver et les enfants y dormir à l’abri. Le service des sports assure l'entretien du lieu et l'évacuation des déchets. L'accord de la ville avec les roms et leurs soutiens a été passé pour une semaine. Les lieux devront avoir été évacués cette fin de semaine (7 août). Les activités sportives sur le stade reprennent mi-août.
Une affaire à suivre.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.